Les Dépêches de Brazzaville ont rencontré Alain Mabanckou alors qu'il était de passage à New York. Il a bien voulu prendre le temps de nous accorder une longue interview avant la sortie de son prochain roman en janvier 2009. Toujours égal à lui-même, l'auteur de Verre cassé, aborde tous les sujets d'actualité qui secouent la planète avec une certaine cocasserie et manifeste une fois de plus son profond attachement pour son pays natal.
Les Dépêches de Brazzaville. Cela va faire plus de deux ans que vous n'avez pas publié de roman. Si ce n'est pas dû à une perte d'inspiration, à quand donc votre prochain roman ?
Alain Mabanckou. Ce n'est nullement une perte d'inspiration comme vous le dites, bien au contraire ! En fait, il y a un roman en préparation qui paraîtra en janvier 2009 aux Éditions du Seuil en France, qui s'intitule Black bazar, et qui est un peu dans la veine de Verre cassé. C'est un roman qui vient clore, si on peut le dire, cet univers que j'avais commencé avec les deux précédents (Verre cassé, Mémoires de porc épic) et qui est donc le troisième volet de cette trilogie.
D.B. A quoi peuvent s'attendre les lecteurs dans ce Black bazar ?
A.M. Dans ce roman, on peut s'attendre à retrouver ce qui fait en quelque sorte ma petite façon de danser dans la littérature, c'est-à-dire que je regarde d'une façon sévère, caustique et drôle à la fois, la condition de l'homme noir en Europe, en Afrique, certes pas en encore en Amérique, mais en tout cas, c'est l'histoire qui va à la fois embrasser le Congo, la France et même toucher quelques préjugés que nous avons sur la colonisation, les échanges, sur les rapports avec la Chine.
Disons que c'est quelque chose de très contemporain qui peut-être incarne le mieux ce que je ressens depuis un certain moment.
D.B. Nous apprenons aussi que vous venez de traduire un roman d'un jeune auteur anglophone, pouvez-vous nous en parler ?
A.M. Effectivement, il s'agit du roman d'Uzodinma Iweala, qui est un auteur américain d'origine nigériane. Il est né aux Etats-Unis, a vécu à New York, a fait des études à Harvard. Il n'a que 25 ans. Il avait publié ce roman que j'ai traduit sous le titre de Bêtes sans patrie il y a quelques années déjà. Quand les Editions de l'Olivier en France m'ont demandé d'en faire la traduction j'ai donc accepté. Pour moi il s'agissait d'un pari de pouvoir transposer cette écriture en langue française et montrer que la littérature nigériane est une littérature très riche et plus que prometteuse. Le roman est déjà publié et il enthousiasme la critique en France.
D.B. De quoi parle ce roman Bêtes sans patrie ?
A.M. C'est un roman qui traite du sujet bien connu des enfants soldats en Afrique. Et je pense que, jusqu'alors, en comparant la plupart des livres que j'ai lus sur le sujet des enfants soldats, cet écrivain est celui qui a le mieux cerné la problématique. Il est vraiment allé dans un sens profond de l'étude du personnage. Il n'y a pas de langue fabriquée ou didactique. Ce n'est pas un roman qui sépare forcément le bien du mal. Et le plus important est que le plaisir du texte dépasse l'émotion que l'on peut avoir fasse à la violence. Car à mon avis, la plupart des romans sur ce sujet difficile lassent souvent vite à cause de la propension des auteurs à vouloir donner des leçons ou à faire de la violence l'ingrédient principal du roman.
D.B. Justement, quelle est la plus grande difficulté de traduire un roman ?
A.M. La difficulté dans la traduction d'un roman c'est de trouver la langue juste afin que l'esprit et la substance du roman à traduire ne soient pas perdus. Il me fallait donc trouver une langue juste pour pouvoir retranscrire cette œuvre écrite en langue anglaise. Cela n'a pas été trop difficile pour moi étant donné que je connais à peu près le langage de la rue de mon pays natal, si bien que du coup, j'ai donné au personnage principal du roman, l'éthique du langage congolais, et ça devient ainsi un roman proche de la société congolaise avec beaucoup de « congolisme ».
D.B. Vous êtes ici à New York dans le cadre de la promotion de ce roman que vous avez traduit. Votre passage coïncide avec la tenue de la 63eme assemblée générale de l'ONU. De façon générale, que vous inspirent les évènements que traversent le monde actuellement, avec ces nombreuses crises qui se déclenchent les unes après les autres surtout aux Etats-Unis?
A.M. Disons que si j'étais encore animé du sang marxiste comme à l'époque où j'allais à l'école primaire au Congo, je dirais que le capitalisme est arrivé à un point de non-retour. Mais en réalité, tout cela met juste en lumière la grande question au cœur des préoccupations de chacun, à savoir la question de la redistribution des richesses, dans la mesure où les Etats-Unis symbolisent tout de même l'empire du capitalisme. Il est donc évident qu'une crise qui frappe cette nation a forcément des répercussions dans le reste du monde. Mais cela m'inspire aussi quelque part de la tristesse puisque généralement, dans des crises comme celles là, ce sont les plus pauvres, les plus démunis qui en subissent les conséquences les plus sévères.
D.B. Vous étiez récemment au Rwanda pour animer plusieurs conférences, qu'est ce que vous a inspiré ce voyage après ce que ce pays a connu il y a plus d'une décennie ?
A.M. En tant qu'écrivain, il est aussi parfois important de sortir de l'univers des livres pour aller toucher du doigt la réalité des choses. Comme tout le monde le sait, le Rwanda en 1994 a connu le dernier génocide du 20e siècle. Malheureusement, depuis ces tristes évènements, je n'ai jamais eu l'opportunité de me rendre dans ce pays. Cet été, avec d'autres collègues, je m'y suis donc rendu et j'ai constaté que le Rwanda est un pays qui se relève petit à petit. C'est un pays qui n'a pas de pétrole comme le nôtre par exemple, mais cela ne l'empêche pas d'exploiter d'autres secteurs pour se développer. Le Rwanda est aujourd'hui, malgré ce que l'on peut croire, un pays qui avance, avec une capitale très urbaine qui peut être un modèle de réussite pour d'autres pays. J'ai aussi, au cours de ce voyage, discuté avec beaucoup de rescapés du génocide, écouté des témoignages, visité des sites de la mémoire. J'ai pu me rendre compte par moi-même que ceux qui étaient morts au Rwanda n'étaient pas forcément des étrangers à ma propre nature ; c'était des gens comme moi, avec qui nous avions des racines communes et donc il était important d'aller se recueillir par devoir de mémoire.
D.B. Sur un autre volet, la présidentielle américaine entre dans sa dernière ligne droite. Vous qui êtes professeur d'université aux USA, que pensez-vous des chances du candidat démocrate et noir, Barack Obama de bouleverser l'histoire politique des Etats-Unis ?
A.M. Je pense déjà qu'on ne gouverne pas un pays seul. Quel que soit le choix du peuple américain en novembre prochain, entre Obama et McCain, il se trouve que ce dernier n'aura pas la tâche facile puisqu'il héritera d'une situation économique chaotique. Il va hériter de la crise immobilière, de la crise financière, bref d'une société américaine en pleine récession, d'une société américaine qui subit les conséquences d'un capitalisme sauvage.
Mais pour répondre à votre question, si c'est Obama qui est élu, puisque malgré tout je souhaite que ce soit lui qui gagne, car voter McCain c'est en quelque sorte reconduire la politique militariste et guerrière de George Bush, je pense qu'il aura à s'attaquer aux maux cruciaux qui minent la société américaine, voire le reste du monde. Quant à ses chances de l'emporter, elles sont très réelles, mais je préfère attendre le résultat final car les Américains nous ont déjà prouvé plus d'une fois qu'ils sont champions en matière de renversement de situation.
D.B. Revenons un instant au Congo, y avez-vous des projets particuliers pour l'avenir ?
A.M. Les projets, bien entendu on en a toujours. Et c'est pour cela qu'il nous faut travailler avec le ministère de la Culture, la société civile, les entreprises privées, pour vraiment redonner à notre pays ses lettres de noblesse en matière de culture. Je reste persuadé que nous pouvons faire mieux en matière de culture. Sur un plan personnel, je souhaite dans un proche avenir lancer un projet d'une grande bibliothèque. Parce que je constate que jusqu'alors, les bibliothèques qui se font, ne sont pas soutenues comme il se doit. De ce fait je demanderai l'aide des autorités politiques congolaises dans l'édification d'une bibliothèque qui fera la fierté de notre pays dans l'espace francophone. J'espère aussi que le président de la République lira ces lignes et ne manquera pas de me soutenir dans mon action puisqu'il nous faut cette bibliothèque pour que notre pays reprenne sa place d'antan dans le domaine culturel en Afrique centrale.
D.B. Est-ce que dans cinq ou dix ans, Alain Mabanckou pourrait manifester un intérêt pour l'action politique ?
A.M (Rires). Vous savez, déjà, en étant un « ambassadeur » du Congo à l'étranger, on fait forcément de la politique. Lorsque j'engrange des victoires en remportant des prix littéraires, lorsque l'on parle de moi à l'étranger, forcément ça rejaillit sur le Congo. Mais j'estime qu'on ne fait pas de la politique pour le simple plaisir de la faire. Il faut une vision, un projet. Pour l'instant, je n'en ai pas. N'empêche que, de par la position qui est la mienne sur la scène littéraire internationale, je peux dire sans risque de me tromper qu'actuellement je suis certainement « l'homme politique » le plus connu du Congo !
D.B. Votre mot de la fin ?
A.M. Pour terminer, je voudrais comme toujours saluer la population congolaise et réclamer plus que jamais l'entente entre tous les fils et filles du Congo. Il faut un profond sens du patriotisme parce que c'est n'est qu'en aimant notre pays que nous pouvons faire de lui une grande nation.
Quelles que soient les divergences politiques que nous pouvons avoir, nous devons savoir qu'un Congolais est un congolais, quel que soit le bord d'où il vient. Nous sommes tous embarqués dans le même bateau et nous devons nous serrer les mains pour bâtir le Congo de demain.
Et lorsque je parle du Congo, je ne parle évidemment pas au nom d'une tribu, mais au nom d'une nation débarrassée de ses divisions tribales et ethniques.
Propos recueillis par Boris K. Ebaka